Tribune : La France doit porter une mobilisation responsable des leviers monétaires et financiers européens !

Nous sommes partis pour reproduire les mêmes erreurs pour sauver le système actuel que lors de la crise financière en 2008-2009. Il faut au contraire saisir ce moment pour réorienter les financements vers des activités durables et solidaires. En ce sens, la Banque de France et le ministère de l'Economie peuvent jouer un rôle central au niveau européen. 


Partout dans le monde, la tragédie du coronavirus grippe les rouages de l'économie et suscite la panique des marchés à mesure qu'elle affecte les corps.

Face au virus, la priorité absolue est de mobiliser et renforcer les systèmes sanitaires. Pour assurer la santé des populations, apporter un soutien immédiat aux citoyens et aux entreprises et éviter l'installation d'une crise économique durable, les États préparent des plans de relance historiques, appuyés par l'action volontaire des banques centrales.


Cependant, en visant le retour à la normale et en alimentant de manière indiscriminée4 des marchés financiers dopés de longue date aux énergies fossiles, cette réponse nécessaire pose les bases de crises futures sans soutenir en priorité les plus touchés. La Banque de France a le devoir de réagir pour protéger les Français et les Européens.


Au bénéfice des grandes entreprises

Ainsi, si l'intervention historique de la BCE permet sans aucun doute d'accroître la liquidité du marché, c'est avant tout au bénéfice de grandes entreprises, dont les majors des énergies fossiles, davantage présentes sur les marchés financiers et plus faciles à financer :


  • En l'état, les nouvelles opérations de refinancement de long terme ne peuvent cibler les prêts aux petites et moyennes entreprises. Si tel est son objectif, l'Eurosystème devra se doter d'outils leur donnant accès à ces financements bancaires ;

  • L'intensification des rachats d'actifs d'entreprises - via le quantitative easing - ne bénéficie pas directement aux ménages et petites entreprises mais finance les plus grandes d'entre-elles. Ce faisant, elle pourrait apporter jusqu'à 132 milliards de financement aux entreprises les plus polluantes ;

  • Rien ne permet d'assurer que les prêts accordés par les banques aux entreprises et ménages grâce aux mesures mises en place seront à taux réduit, pour ne pas pénaliser une future reprise d'activité ni alimenter, à terme, les dividendes des actionnaires du secteur bancaire.


De plus, l'abaissement des obligations de fonds propres et de liquidité, accordé à tous sans prendre l'exposition des banques à des risques climatiques clairement sous-estimés, réduit la résilience du système financier. Un risque amplifié par le report de la mise en place de Bâle III et l'assouplissement des régulations nationale.

En résumé, nous sommes partis pour reproduire les mêmes erreurs que lors de la crise financière en 2008-2009.


Il n'est pas trop tard pour changer de cap

Mais il n'est pas trop tard pour changer de cap. La situation est grave, et elle appelle à une action immédiate - mais prenons garde à ne pas sacrifier l'avenir. Alors que le changement climatique ne fera qu’accroître la fréquence et l'intensité des événements tragiques imprévisibles telle que la pandémie de coronavirus, assurer la santé et la sécurité des citoyens, la stabilité économique et financière, nécessite la réduction rapide de l'exposition et du soutien aux activités les plus polluante.

Pour ce faire, il faut conditionner les politiques d'urgence afin de bien soutenir les petites et moyennes entreprises et les ménages vulnérables et d'exclure les entreprises les plus polluantes, particulièrement celles impliquées dans le charbon et le pétrole et gaz non conventionnels ou dans les énergies fossiles, dont l'essor remet directement en cause l'atteinte des objectifs climatiques. Afin de lutter également contre le risque d'insolvabilité, la piste d'un financement monétaire ou d'une remise en cause des dettes publiques détenues par les banques centrales de l'Eurosystème en échange d'investissements dans la transition écologique devrait également être étudié.

Pilier de l'Eurosystème, la Banque de France peut devenir le fer de lance d'une conversion des banques centrales à la lutte contre le changement climatique. La Banque de France doit s'engager pour une sortie de crise socialement et écologiquement responsable, ouvrant la voie à une réorientation des financements vers des activités durables et solidaires. En demandant l'exclusion des énergies fossiles, avant tout du charbon et du pétrole et gaz non conventionnels, elle préparerait la révision stratégique de la politique monétaire de la BCE qui encadrera la contribution de celle-ci au développement de l'Europe pour les décennies à venir.


Un Green Deal européen

Le ministre de l'Economie et des Finances, qui s'est souvent positionné en faveur de la finance durable, doit porter cette démarche à ses côtés. Membre clef de l'Eurogroupe, il peut montrer l'exemple en refusant le conditionnement des aides européennes à des mesures « d'ajustement macroéconomique » synonymes d'austérité, et en prônant leur utilisation dans des plans de relances nationaux compatibles avec le Green Deal européen et orientés vers l'objectif de neutralité carbone en 2050.

Soignons, protégeons les citoyens européens immédiatement, sans rendre cette tâche impossible dans le futur. Surmontons ensemble cette épreuve et faisons de cette crise, du drame, le ciment d'une société et d'une économie solidaire et durable.


___________________


Signataires 

Eric Alauzet, députéDominique Bourg, philosophe ; Valérie Cabanes, juriste et essayiste ; Jérôme Deyris, économiste ; Jean Gadrey, économiste ; François Gemenne, chercheur ; Thomas Lagoarde-Segot, économiste ; François-Michel Lambert, député ; écile Muschotti, députée ; Bertrand Pancher, député ; Philippe Quirion, économiste ; Christophe Revelli, économiste ; Xavier Ricard Lanata, éthnologue et philosophe ; Jennifer de Temmerman, députée ; Marie Toussaint, eurodéputée ; Jean-Marc Zulesi, député